vendredi 30 janvier 2015

Journal d'Henriette 5-29 novembre 1903

5 novembre 1903 
On est venus ce matin prendre ma chèvre Bichette. C’est un peu de mon heureuse enfance qui s’en va !... Bichette m’avait été donnée par ma cousine Mme Ponsonailhes, il y a dix ans de cela. Je la donne aujourd’hui aux Boyer, des gens pour lesquels je n’ai aucune estime. Je garde pour moi sa fille, ma gentille Follette.

19 novembre 1903

Du 5 à aujourd’hui, je suis restée à Lézignan chez Mme Boyer. J’y ai langui comme une perdue.

20 novembre 1903

Journée charmante passée en famille. Bonnes nouvelles de mon frère. Première expédition d’engrais.

21 novembre 1903

Grande étourdie que je suis ! J’ai laissé la belle fête de la Présentation sans m’en apercevoir. Journée mémorable en ce sens que, pour la première fois, j’ai été demandée en mariage, et refusée tout naturellement. Est-ce qu’on va proposer des choses pareilles à une gosse ? Moi qui ai le mariage en horreur, ce ne sera pas à mon âge, lorsque je commence à peine à vivre, que j’irai m’enchaîner ? Fi donc !!... Pas de bêtises pareilles d’au moins dix ans ! Mon premier prétendant se nomme Paul G. du gentil village de B. C’est un ami de Louis. Il m’a vu deux fois et il est fou de moi. Mais, il est donc en amadou ce monsieur pour prendre feu aussi facilement ! Pauvre cher ! Il s’est bien fourvoyé ! Il croyait faire la conquête de ce petit cœur qui ne bat pour personne, si ce n’est pour son Dieu, sa famille et sa patrie !...

22 novembre 1903

Journée commencée par la sainte messe. L’après-midi, course de vitesse avec mes sœurs et visite à la famille Sales.

23 novembre 1903

Journée triste. Pas de nouvelles de mon frère et de mes amies. Inquiétudes sérieuses de tous côtés. Je remets tout entre les mains de Dieu et de la Sainte Vierge.

24 novembre 1903

Encore rien reçu. Que font-ils tous ?

25 novembre 1903

Journée charmante passée avec Mme Sales.

26 novembre 1903

Enfin ! J’ai reçu une carte de Louis et de Geo. C’est plus que je n’en désirais ! Gabriel a envoyé de très jolies cartes à mes sœurs, et point à moi. Cela m’est parfaitement égal ! J’ai été à Montagnac avec petite Mère payer les contributions. Le soir, papa m’a donné 10 francs à partager avec mes sœurs. Quel bonheur ! Encore 20 sous à économiser et je pourrai me payer mon abonnement à L’Ouvrier, ce qui est mon grand désir !

27 novembre 1903

J’ai passé mon après-midi chez Marie pour apprendre à faire la dentelle Renaissance. Nous avons cueilli au château les premières violettes de la saison. Je les ai toutes données à Maman, elle les aime toutes !

28 novembre 1903

Même occupation. Ce genre de travail est très facile à faire. Le soir, en arrivant à la maison, j’ai trouvé une très jolie carte de mon frère. Nous étions tous plus qu’heureux, lorsqu’une idée originale est passée dans la tête de ma pauvre mère. Elle nous a quittés à table et est allée se coucher en nous demandant une tasse de café. Nous avons continué notre dîner moitié riant, moitié pleurant. Je lui ai monté le café demandé, mais j’ai été reçue comme un chien au milieu d’un jeu de quilles ! Quelle triste soirée !... Il me tarde d’être à demain pour savoir si cela durera. Hélas ! Je ne le crains que trop !

29 novembre 1903


Ce que je craignais s’est en partie réalisé. Le matin, à mon lever j’ai voulu aller l’embrasser, elle m’a repoussée. Nous sommes allées à la première messe dite par un vénérable prêtre nommé M. Paillasse. A la sortie de la messe, j’ai rencontré mon frère. Après l’avoir embrassé et lui avoir fait accepter la moitié de mon pain bénit, nous sommes montés à la campagne. De toute la matinée, maman ne m’a pas adressé la parole. L’après-midi, nous avons été à Lézignan. Nous y sommes retournées à 8 heures pour accompagner mon frère. De la gare, nous avons été chez Maria, puis toutes en chœur nous sommes descendues chez Mme Sales où nous avons passé une soirée charmante. J’ai pris ma première leçon de valse avec M. Sales. Et en nous amusant, nous avons fini par dérider maman. Une fois le premier pas fait, le reste a été facile. Je vais me coucher le cœur léger, heureuse d’avoir vu mon frère, d’être réconciliée avec maman et d’avoir passé une aussi bonne journée.

vendredi 23 janvier 2015

Journal d'Henriette 30 octobre - 4 novembre 1903

30 octobre 1903

C’est la belle fête de l’adoration. J’ai commencé ma journée par une fervente communion. J’ai longuement prié pour tous les miens. J’ai supplié le bon Dieu de me faire connaître ma vocation. Après la messe, Mme Sales et moi avons été offrir une belle gerbe au Saint-Sacrement, puis nous avons fait de la musique aux vêpres, l’abbé Guiraudin nous a fait un beau sermon dont voici un petit résumé.
Pour qu’une église soit réellement consacrée, il ne suffit pas seulement de l’asperger avec de l’eau bénite et de l’oindre avec de saintes huiles mais il faut que la Sainte victime vienne la consacrer de son sang. Nos cœurs doivent être des tabernacles vivants où nous devons recevoir Notre Seigneur. Or, pour nous donner un exemple du désir que nous devons avoir, ouvrons l’Evangile et regardons la parabole de Zachée. Zachée était le chef des publicains, c’est-à-dire qu’il était chargé de prélever l’impôt. Or, la Judée était grande et Zachée très occupé par cette charge. Les publicains n’étaient guère aimés car le peuple leur reprochait de prélever pour leur compte une large part sur les impôts. Zachée avait entendu parler des miracles de Jésus et voulait le voir. Oui, à tout prix, il voulait voir celui que l’on nommait le grand thaumaturge. Un jour, le bruit court dans la ville que Jésus approche de Jéricho escorté par une foule de gens. A cette nouvelle, Zachée sent croître son désir. Il abandonne ses affaires. Franchir les murs de la ville et suivre la foule. Mais par malheur, Zachée est petit ; comment pourrait-il voir Jésus et lui parler ? Son grand désir le rend ingénieux. Il court en avant, grimpe sur un arbre et se fait un observatoire d’une branche. De là, il pourra voir l’objet de son désir. Dans la foule se trouvent des personnages qui se gaussent de Zachée. Mais lui semble ne rien remarquer. Il voit celui qu’il voulait voir, cela lui suffit. Dieu qui voit ce qui se passe dans le cœur des hommes connaissait le désir de Zachée. C’est pour lui qu’il est venu en cette ville. Aussi, Jésus lui dit-il avec Sainte Familiarité : Zachée, descendez car aujourd’hui je veux loger chez vous. Dieu aime qu’on le prie simplement. Il aime à être familier avec l’homme. C’est ainsi qu’après sa résurrection, il parla à la pécheresse de Béthanie. Marie-Madeleine pleurait de ne pas retrouver Jésus. Alors Jésus lui dit : Marie. Et elle répondit : Mon Maître et mon Seigneur. Après la Sainte Vierge, Marie-Madeleine est la personne qui a lu plus aimé Notre Seigneur. Mais qu’avait fait Zachée ? Il était descendu du sycomore et arrivé chez lui, il se jette aux pieds de Jésus et lui dit : Seigneur, je donne tous mes biens aux pauvres et si j’ai fait tort à quelqu’un en quoi que ce soit, je suis prêt à rendre quatre fois autant. Quelle équité dans sa justice ! Quelle largesse dans sa charité ! Alors Jésus se tournant vers Zachée, lui dit : Aujourd’hui cette maison a reçu le salut. Celui-ci est aussi un fils d’Israël, car le fils de l’homme est venu pour racheter et sauver ceux qui étaient perdus. L’amitié vraie et sincère est un don divin. Et si l’amitié d’un homme nous est si précieuse, que doit-il en être de celle d’un Dieu ! O Jésus ! Faudra-t-il attendre que vous prononciez votre anathème contre nous pour vous aimer ! Non, non, ne le permettez pas. Faites que tous les jours nous vous aimions de plus en plus afin d’avoir le bonheur de vous posséder pendant toute l’éternité. Ainsi soit-il.
M. Guiraudin est le curé de la paroisse Sainte-Ursule à Pézenas. Après ce bon sermon, nous sommes allées chez Madame Sales où nous nous sommes amusées jusqu’à 6 heures. Enfin, à 10 heures du soir, je me suis couchée, heureuse d’avoir passé une aussi bonne journée.

31 octobre 1903


Matinée tranquille. L’après-midi avec mes sœurs, nous avons aidé à monter le fourrage dans le grenier. De une heure à cinq heures, nous nous sommes roulées sur le foin. Avec nos cheveux au vent et notre fourche à la main, dans ce sombre grenier on aurait pu nous prendre pour trois diablesses ! J’ai reçu une carte de Geo. Après dîner nous avons eu la visite de Mme Sales. 

1er novembre

Journée très recueillie. Le matin, fervente communion ; le soir, visite au cimetière. J’ai longuement prié sur la tombe de nos chers morts. Mme Sales a passé toute la journée avec nous. La confection des couronnes et un peu de musique ont pris tout notre temps. A cinq heures, promenade sentimentale au pont de Merdary.

2 novembre

Journée passée dans la tristesse à cause de la fête des morts.

3 novembre

Cette journée a été bien remplie. Visite de Maria et de sa mère. Longue promenade sur le causse.

4 novembre

Rien de nouveau sous le soleil.



mercredi 14 janvier 2015

Journal d'Henriette 23-28 octobre 1903

23 octobre 1903

Journée tranquille ; calme plat.

24 octobre 1903

Rien d’important.

25 octobre 1903

Journée commencée par une messe bien entendue. Après-midi très agréable passée à la campagne en compagnie de Mme Sales et de la famille Lagarde. Depuis quelques jours j’attends en vain des nouvelles de G. [Georges M., dit Geo] Je n’ai encore rien reçu. J’ose espérer que ce sera pour demain. Le soir, mon frère est venu en permission. Maman m’a fait une scène terrible. Je ne sais seulement pas pourquoi. Serait-ce la présence de son fils qui la rendrait si irascible ? Dans ce cas, malgré tout le bonheur que me donne la présence de Louis, mieux vaut qu’il reste à Lodève.

26 octobre 1903

Il a plu toute la journée. Orage terrible. Au point de vue moral, orage encore plus terrible ; tout est à l’unisson. Ma pauvre mère m’a fait une mine !... Dois-je aller à son devant ? Je me le demande, car je n’ai rien à me reprocher. Attendons. Enfin ! J’ai reçu une carte de G. en même temps qu’une de mon cher cousin Henri. Elles ont été un doux réconfort pour mon cœur. Dans le monde, je n’ai encore pu trouver un être digne de mon affection. Je veux la donner toute à ma famille et là… on me repousse. O Dieu ! Vous au moins ne repoussez pas ceux qui vous aiment !

27 octobre 1903

Ce matin, à mon lever, j’ai vu l’Hérault par la plaine ; à 6 heures du matin, comme Papa conduisait les chevaux à l’abreuvoir, il a entendu ces cris : au secours ! A nous ! Nous nous noyons ! Une barque ! C’étaient deux cheminots qui s’étaient laissés surprendre par l’inondation. Papa est allé au moulin des Prés demander une barque, et aidé du meunier est parvenu à sauver les deux pauvres malheureux. Ils étaient dans l’eau depuis 10 heures. Pauvres gens ! Encore un peu et c’en était fait d’eux. Ils avaient déjà de l’eau jusqu’au cou. Toute la journée il avait plu. Moralement temps toujours à l’orage.

28 octobre 1903

J’ai fait le premier pas vers ma mère. Nous nous sommes embrassées. Il pleut toujours. J’ai été faire une longue au Saint Sacrement. J’en ai profité pour me confesser. Quelle joie de se trouver avec une conscience tranquille auprès de ce Dieu si bon ! Quand on a goûté à de telles douceurs, que les joies du monde paraissent insipides !

Je ne sais pas si je vais réussir à identifier ce Georges M., dit Geo ou Géo, dont Henriette semble avoir le béguin... 
La mère d'Henriette semble avoir des sautes d'humeur assez désagréables...
Le moulin des Prés se trouve sur l'Hérault, entre Lézignan-la-Cèbe et Pézenas.
La carte postale présentée aujourd'hui a été prise par mon grand-père Achille Gascard, futur mari d'Henriette, mais qu'elle ne connaît pas encore en 1903...


dimanche 11 janvier 2015

Journal d'Henriette 20-22 octobre 1903

20 octobre 1903

Toute la matinée je me suis occupée des travaux du ménage. L’après-midi, j’ai eu la visite de Louise Lagarde, Gaby, Louise Cabanis et Antonin C. Mme Sales est venue se joindre à nous. Nous avons fait de la photographie. C’est A. qui remplissait les fonctions de photographe. Cette fois au moins, il remplissait vraiment son rôle ; il le faisait « à la pause ».
J’ai effeuillé une pâquerette offerte par Gaby ; elle m’a répondu : tendrement. Il en a effeuillé une à son tour ; elle lui a répondu : à la folie. Je ne sais si cette fleurette a été franche en ce qui le concerne, mais quant à mes sentiments personnels elle s’est bien trompée !
La danse et les petits jeux ont achevé de nous divertir.
Le soir, lorsqu’ils sont partis j’ai pu me dire : encore une agréable journée de passée. Et maintenant, à quand ? Le soir, nous avons gardé Mme Sales pour souper. A 10 heures, nous avons été la ramener chez elle.

21 octobre 1903

Matinée occupée. Après-midi très agréable passée au couvent. Quelles heures agréables j’ai passées dans ce cher asile ! Quel calme s’est fait dans mon pauvre cœur ! J’avais besoin de quelques mots de mes bonnes mères pour me le remettre en place. Ah ! Si je pouvais y retourner, que je serais heureuse ! Qui sait si un jour je ne serai pas appelée à y passer ma vie ? Oh ! Mon Dieu ! Que votre Sainte volonté soit faite !

22 octobre 1903

Journée occupée physiquement et moralement. Mon Dieu je vous en prie, ne nous laissez pas sombrer ; venez à notre secours ; nous n’avons plus d’espoir qu’en vous ! Faites de moi ce que vous voudrez, mais bénissez mes chers parents, rendez-les heureux ! Cœur de Jésus, ô Marie, ma mère, vous êtes mon seul espoir ; c’est en vous que je place toute ma confiance ; je sais qu’avec vous je ne risque rien. Père éternel, je vous demande, au nom de Jésus-Christ  votre divin Fils, et de Marie son auguste mère la grâce de nous sortir d’embarras sans avoir besoin de vendre notre chère campagne. Pensez au déchirement de votre cœur lorsque vous avez été obligés de fuir en Egypte ! Alors, vous comprendrez ce que nous souffrons. Encore une fois, mon Dieu, ne nous abandonnez pas ! Pitié !


Henriette explique peu les causes de ses tourments... On voit que la vente éventuelle de la campagne d'Arnet, sa maison, lui fend le coeur... Ses parents sont viticulteurs et ont probablement été victimes du mildiou mais ce ne sont que des conjectures. 
Sur la photo : Henriette (en noir) et Claire


dimanche 4 janvier 2015

Journal d'Henriette 16-19 octobre 1903

16 octobre 1903

Mon frère chéri m’a envoyé une ravissante carte ne nous portant que de bonnes nouvelles. J’en ai également reçu de Mimi, Loulou. A.C. m’en a envoyé également. L’une représente l’amour vainqueur. Il a écrit dessus : « En souvenir des quelques instants inoubliables mais malheureusement trop courts passés auprès de vous » Myosotis. Quel aplomb ! Oui, mon vieux je vais passer mon temps à ne pas t’oublier, lorsque je sais que tu en aimes une autre ? Que nenni ! Avec moi, ou tout, ou rien. Je n’aime pas les cœurs d’artichaut.
Journée très occupée. Je suis satisfaite de ma petite élève ; si cela dure, elle fera de réels progrès. Ce soir, tous en chœur nous avons récité un chapelet pour obtenir du bon Dieu par l’intercession de la Sainte Vierge une grande grâce. J’aime à penser qu’elle ne nous la refusera pas. Oh ! Mon Dieu ! Je vous en prie, bénissez mes parents ; affligez-moi si vous le voulez mais eux, épargnez-les. Ils sont si bons ! Ne les abandonnez pas ! Veillez sur eux. Veillez sur nous tous ; secourez-nous, car sans vous nous ne pouvons rien !

17 octobre 1903

Journée laborieuse ; grâce en partie obtenue.

18 octobre 1903

Journée très occupée. Soirée charmante passée en famille.

19 octobre 1903


J’ai commencé ma journée par une messe bien entendue. J’ai reçu une carte de : myosotis, de Géo et de Christ. Après-midi délicieuse passée à la campagne en compagnie de Mme Sales et de la famille Boyer. Le soir, lecture instructive sur la fabrication du pain.

Sur la photo, Louis Arquinet, le frère d'Henriette

dimanche 28 décembre 2014

Journal d'Henriette 13-15 octobre 1903

13 octobre 1903

J’ai quitté mon lit ce matin à 10 heures et me suis distraite de mon mieux jusqu’à deux heures de l’après-midi. A ce moment, tous en chœur sont venus me raccompagner à Arnet. Quelle joie de retrouver ma famille en bonne santé après six grands jours d’absence ! Lorsqu’ils sont repartis je les ai vus s’en aller sans un soupir, sans un regret. Le soir, je me suis couchée de très bonne heure afin de réparer le temps perdu. J’ai reçu une carte de Géo. Elle m’a laissée entièrement froide.

14 octobre 1903

Journée très remplie ; le soir à 8 heures cruelle séparation ; départ de mon frère pour le régiment. En revenant de la gare, nous avons rencontré notre amie Mme Sales. Elle est venue nous accompagner avec son mari jusqu’à la campagne. J’ai passé en leur compagnie une heure charmante où je n’ai vécu que de souvenirs. Avant de nous séparer, nous avons dansé la troïka et chanté : Oiseaux légers. Ce petit concert m’aurait manqué.

15 octobre 1903

Journée très occupée. J’ai reçu une carte de Gaby signée : nuit du 12. Dieu ! Qu’elle est laide ! Elle représente un homme et une horrible femme qui s’embrassent. Il a écrit dessus :
Grand aveugle ô combien est de tout temps l’amour
Pourquoi ne peux-tu pas, cruel, durer toujours ?
Pauvre garçon, que t’es nigaud ! Pourquoi perdre ton temps à m’aimer ? ai-je le temps de m’occuper de ça ? D’ailleurs, c’est bien juré, je ne veux pas aimer. C’est trop bête, et j’aime trop ma liberté.
L’après-midi, j’ai fait une partie de croquet avec mes sœurs et une de leurs petites amies, Madeleine Nourrigat. Cela a évoqué en moi de bien tristes souvenirs en même temps que de douces pensées.

Oiseaux légers est une mélodie de Ferdinand Gumpert, compositeur allemand, publiée en 1900.
Pour avoir une idée de ce qu'est la troïka, allez voir ici.

Henriette a plusieurs soupirants, dirait-on...


mercredi 17 décembre 2014

Journal d'Henriette 11-12 octobre 1903

11 octobre 1903

Ce matin, je me suis levée à 7 heures moins ¼ pas trop fatiguée de la veille. Le matin j’ai entendu la messe à l’église des Pénitents à Montagnac. J’ai fait la connaissance de Mme C. elle m’a produit une très bonne impression. A 11 heures nous sommes retournées à la campagne pour dîner ; le repas a été presque triste car les messieurs étaient allés à Béziers voir une course de taureaux. L’après-midi nous sommes allées à Montagnac ; nous nous sommes baladées tout le temps sur l’esplanade en compagnie de Laure Villa et Jeanne Valat cousines de Louise. Le soir, j’ai eu le plaisir de revoir Louise Cabanis, charmante jeune fille que j’estime beaucoup. A 7 heures nous avons repris le chemin de la campagne. Notre soirée musicale fut de courte durée.

12 octobre 1903

Je puis dire que c’est une des plus agréables journées de ma vie ! J’ai fait plus ample connaissance avec Mme et M. C. Au premier abord, ce monsieur a l’air très froid ; il m’intimidait beaucoup. Maintenant que je le connais mieux, je le trouve charmant. Nous avons été toute la journée les meilleurs amis du monde. Ah ! L’aimable caractère ! Toujours un mot pour vous faire rire ! Le matin, Louise et moi sommes allées à Montagnac prendre sa cousine Louise Cabanis. De retour à Campaussel, nous avons pris part à la conversation générale. Pendant le dîner le papa C. qui ne me lâchait pas a voulu être placé auprès de moi, ce qui nous a permis de deviser ensemble tout le long du repas. Après dîner nous avons organisé une petite sauterie. Le papa C. a dit qu’il faisait grève si je ne dansais pas. Pour lui être agréable, j’ai cédé le piano à sa femme et ai dansé presque tout le temps avec lui. Ma foi, vu son âge, il est fort agile. C’est, après Louis, le meilleur danseur de la bande. A 5 heures, à son grand regret, il a dû retourner à Montagnac ; il a emmené sa femme et Mlle Louise Cabanis avec lui. Ne perdant pas de temps, nous nous sommes remis à jouer de plus belle. M. C. a déclamé avec beaucoup de goût quelques beaux morceaux ; entre autres : la mort de Jeanne d’Arc. On se serait cru à la Comédie Française ! Je leur ai servi : Si j’essayais. Cela a fort amusé mon indulgent auditoire. Puis nous nous sommes donné la réplique dans quelques morceaux classiques. Gaby nous a dit : la leçon d’amour c’est assez nigaud !
7 heures ½ sonnaient lorsque nous nous sommes mis à table. A 9 heures nous avons été dans le jardin pour jouer au loup et à l’agneau. Puis nous avons fait une grande partie de barres. Aux exercices du corps ont succédé ceux de l’esprit. A 2 heures du matin nous quittions la salle de jeux pour aller réveillonner. Ce réveillon a été tout ce que l’on peut trouver de plus divertissant ! La maman Lagarde riait aux éclats. Louise et moi avons fumé trois cigarettes chacune. C’était un feu croisé de bons mots, d’histoires drôles. La gaieté la plus franche régnait parmi nous. Jamais je n’avais vu Gaby faire le bouffon comme ce soir-là. Il était désopilant ! A 3 heures ½, nous avons vite mis une petite sauterie en train. Au moment d’aller nous coucher, Gaby a recommencé un

e scène de bouffonnerie qui le rendait presque grotesque. Quelle désillusion ! Moi qui le croyais si sérieux ! Ah ! On a bien raison de dire qu’il ne faut jamais se fier aux apparences ! Il était 4 heures ½ lorsque nous sommes rentrées dans notre dodo, vannées de fatigue mais gardant le souvenir de cette bonne journée. Je me souviendrai longtemps de cette nuit du 12 au 13 octobre !

Le poème que déclame M. C., La mort de Jeanne d'Arc, est un poème patriotique extrait des Messéniennes de Casimir Delavigne et publié en 1818. Casimir Delavigne (1793-1843), totalement oublié aujourd'hui, était encore au début du 20e siècle très présent dans les manuels scolaires.
Sur la photo, au centre, Henri le père d'Henriette. Derrière lui, la main sur son épaule, Louis, le frère d'Henriette.


mardi 16 décembre 2014

Journal d’Henriette 10 octobre 1903

10 octobre 1903
Je me suis levée avec mon amie à 6 heures ½. Nous avons été voir en compagnie de M. Lagarde, Gaby et Louis la demeure souterraine où vit un pauvre fou de Montagnac qui s’appelle Emile Valat et que l’on a surnommé Milou. De là, ces messieurs nous ont quittés pour aller à Montagnac. Quant à nous, nous sommes retournées à la campagne. Vers les 9 heures nous faisions de la musique à 4 mains quand tout à coup la mère de Louise nous a crié : venez voir si vous savez ce que c’est ; on dirait un automobile égaré. Nous ne distinguions rien tout d’abord, mais, à la fin, nous avons reconnu les deux personnages qui n’étaient autres que mon petit Henri Sales et son cousin Georges M. Nous sommes allées à leur rencontre afin de les remettre dans la bonne voie. Après les salutations d’usage mon petit Henri a voulu s’en retourner. Quant à Mr M. nous l’avons amené jusqu’à la campagne. Ces messieurs n’étant pas encore rentrés de leur promenade matinale, nous avons continué notre étude de piano. Je suis parvenue à apprendre l’air de Poupoule à Geo. Enfin, lorsque ces messieurs sont arrivés, après avoir joué quelques morceaux de musique, entre autres, notre fameuse polka à 4 mains, nous avons fait une partie de croquet. J’ai eu la chance d’avoir pour partenaires Geo et M. C. Mes adversaires étaient : Louise, Louis et Gaby. La partie très animée a été interrompue par le déjeuner. A table j’étais entre A. C. et E. J. le repas, ce moment si redouté par moi à cause des conversations qui s’y tiennent, s’est très bien passé. Après déjeuner, nous avons organisé une petite sauterie. J’ai tenu le piano tout le temps, au grand désespoir de ces messieurs. Tant pis pour eux. S’ils s’imaginent que je vais tomber en extase devant leurs quatre poils de moustache et leurs beaux yeux, ils se trompent bien. Le plus naturel d’eux tous est Géo. Aussi, est-ce vers lui que vont toutes mes sympathies. Mais j’ai promis à Louis de ne pas y céder. Je tiendrai parole. M. C. m’amuse beaucoup avec sa bouche en cul-de-poule et ses yeux au plafond. Je n’aime pas les personnes qui ne regardent jamais en face. Cela dénote un manque de franchise. Beaucoup de forme chez lui ; pas de fond du tout. Je plains celle qui sera sa femme ! Nous avons ensuite joué au nain jaune. J’ai eu la chance (chose extraordinaire chez moi) de gagner 4 sous. Il y en aura pour offrir un cigare au papa Lagarde. Les petits papiers ont terminé notre après-midi. Il s’en est rencontré quelques-uns de tordants.
Mais, avant dîner, nous avons vite mis une partie de cachette en train. Elle a été très animée, et j’ai vu le moment où mon pauvre petit cœur allait me jouer un vilain tour. Il était si gentil, si plein de délicates attentions pour moi ! Mais, je me suis domptée ; rien n’a paru. Nous nous sommes séparés comme deux bons camarades, mais rien de plus. Nous avons été tous en chœur l’accompagner jusqu’à mi-chemin de Montagnac, puis il est reparti à bicyclette pour Béziers.

De retour à la campagne nous avons fait de la musique. Le dîner a été très gai. Après dîner, nous avons rouvert le piano ; l’on a chanté, dansé, fait toutes sortes de petits jeux ; des petits papiers, etc.. Minuit nous a surpris jouant au nain jaune. A deux heures du matin, nous avons organisé une sauterie dans le jardin ; il était près de trois heures lorsque nous avons songé à regagner nos dodos respectifs. Ah ! L’exquise journée ! Puisse-t-elle avoir beaucoup de sœurs. Et dire que c’est la présence d’un seul être qui m’a donné tout ce bonheur !

Sur la photo : Henriette (assise) et Claire
Geo rentre à Béziers à vélo, qui est à 30 kilomètres environ… 

lundi 15 décembre 2014

Journal d’Henriette 8-9 octobre 1903

8 octobre 1903

Je suis partie ce matin à 9 heures pour aller passer quelques jours chez mon amie Louise [Lagarde], en compagnie de mon frère. Nous sommes arrivés chez elle à 10 heures. La journée a été charmante. Nous avons fait une partie de croquet où mon camp a été vainqueur. Après cela, une partie de cache-cache très animée. A 6 heures nous sommes allés tous en chœur accompagner un ami du frère [Gaby] de Louise. Le soir, après souper, nous avons joué au Nain jaune. J’ai été tout le temps en querelle avec Gaby. Quel insupportable ! Nous avons ensuite joué à l’homme noir. Je l’ai gardé une seule fois. A 11 heures du soir mon amie et moi avons fait bal dans le jardin. Toutes les danses que nous connaissions y sont passées ! Enfin à 11 heures ½ nous sommes allées nous coucher. Je n’ai pas langui une seule seconde pendant cette journée, pas un seul regret. Tout est bien fini.

9 octobre 1903

La matinée a été consacrée au dessin, à la musique et à la broderie. L’après-midi nous avons fait des petits jeux tout en travaillant à un ouvrage de broderie. Nous avons ensuite joué aux petits papiers. Il y en a eu quelques-uns de très drôles. Le soir, Mr C. que je n’avais vu depuis 3 ans est venu nous voir. Je l’ai trouvé très changé quant au physique. Il était il y a 3 ans tout ce que l’on peut rêver de plus joli en fait de garçon. Aujourd’hui, sa beauté est tout à fait ordinaire. Mais il n’en est pas moins bien gentil. Le soir nous avons fait une partie de nain-jaune sans tricher. Chose extraordinaire !!..  Pour clôturer notre soirée, nous avons organisé une petite sauterie. A demain.

Quelles belles journées ! Le jeu, la broderie, la musique et la danse occupent ces jeunes gens insouciants... Mais tout de même, un bal à 11 heures du soir en octobre !!!
Louise, l'amie d'Henriette, habite probablement au camp d'Aussel, sur la commune de Tressan, qui se trouve à 13 kilomètres de Lézignan-la-Cèbe. Comment Henriette et Louis se déplacent-ils ? Sans doute en voiture à cheval ou à vélo, puisqu'ils mettent une heure pour faire le trajet...

Sur la photo, prise devant leur maison, on reconnait assis le père et la mère d'Henriette. La jeune fille debout au milieu, c'est Marie, sa petite soeur. Je ne connais pas les autres personnages. L'apparence si austère de la mère d'Henriette m'impressionne : tout en noir... Si elle était en deuil, je ne saurais dire de qui. Ses parents étaient morts en 1880 et 1890. La photo peut-être datée, comme la précédente, vers 1910.

dimanche 14 décembre 2014

Journal d’Henriette 7 octobre 1903

7 octobre 1903

Rien de bien important dans le courant de la journée. J’ai partagé mon temps entre les leçons données à ma petite sœur, et l’ouvrage manuel. Mais, ce soir, après dîner, maman et mes sœurs étant couchées, j’ai abandonné ma lecture, et j’ai eu avec mon frère une conversation qui tout en me faisant bien mal au cœur a rétabli le calme dans mon pauvre esprit. J’avais besoin d’une personne sensée qui m’éclaire et c’est toi, mon frère bien-aimé qui as eu le courage de me faire souffrir afin de me guérir. Et bien, OUI je ferai ce que tu me dis. J’oublie tout. Je veux croire que je sors d’un rêve. Adieu douces heures d’illusion, adieu ! Et toi, Cupidon, petit dieu malin, ne viens plus frapper à la porte de mon cœur ; désormais, il sera de marbre et rien ne sera capable de l’attendrir. Dès aujourd’hui, il est fermé à toute affection terrestre. Je ne veux plus vivre que pour mon Dieu et ma famille. La bonne camaraderie qui existait entre Géo et moi étant sur le point de se transformer en affection, je veux extirper le mal de sa racine. Je veux reprendre la tâche que je m’étais imposée au sortir du couvent. Je veux être l’ange du sacrifice et je le serai jusqu’au bout. Rien ne sera capable d’ébranler ma résolution. O mon Dieu ! O Marie ma mère ! Je vous donne mon cœur. Gardez-le moi toujours pur. Pardonnez-moi ces quelques heures où j’ai cédé aux charmes d’une amitié partagée, et aidez-moi à persévérer dans mes résolutions.

On en apprend, des choses !! Henriette est amoureuse d'un certain Géo et en parle à coeur ouvert avec son grand frère. On ne sait pourquoi elle doit renoncer à ses tendres sentiments mais on perçoit très nettement le poids de la religion : Henriette a été éduquée au couvent des Ursulines de Pézenas et souhaite vouer son existence à Dieu et à sa famille. Son frère l'y encourage...

La photographie que je vous propose aujourd'hui date au plus tard de 1911. On y voit de gauche à droite :
  • Mme Guibert (à confirmer) la belle-mère de Louis le frère d'Henriette, 
  • Henriette (debout), 
  • Henri (le fils aîné de Louis, né en 1907), 
  • Henri le père d'Henriette, Louis, Claire et Marie (assis avec la barbe), 
  • Louis (le fils de Louis, né en 1909), 
  • Louise la mère d'Henriette, Louis, Claire et Marie, 
  • Marie la soeur d'Henriette (debout) 
  • et enfin Louis, le frère d'Henriette
Claire n'est pas sur la photo...

A suivre...!